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Philosophie politique

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17 juillet 2011

La force des idées

À propos de l’élection qui vient :

« La campagne électorale impose, si on veut l’emporter, d’être pragmatique. Le but, c’est de gagner l’élection, c’est la priorité absolue, qui conditionne la possibilité d’imposer ses idées et son programme. Il ne faut pas attendre un quelconque "débat de fond", le moment n’est pas propice, puisque le but fondamental de l’élection est de sélectionner une personne, pas un programme. La question qui est immédiatement posée, c’est « mais alors, il a lieu quand le débat de fond ? ». Il a lieu, mais dans d’autres sphères, selon d’autres modalités. Il faut juste savoir où regarder (et pour cela, il ne faut pas compter sur les médias).

Les débats de fond sont un processus en général lent, éclaté, collectif et médiatiquement peu visibles. Cela se déroule par le biais de colloques, d’articles confidentiels dans des revues spécialisées, de rencontres informelles et de discussions de couloirs. Cela concerne un nombre finalement assez réduit de personnes, mais souvent, sur des thèmes et des questions assez précises. Quand un sujet est technique, il faut déjà savoir de quoi on parle, ce qui constitue parfois une barrière à l’entrée, même s’il y a plusieurs cercles. On peut avoir ceux qui maitrisent parfaitement, sont reconnus dans le milieu concerné et ont réfléchi au sujet. Ils sont au coeur du processus, comme éléments moteurs, mais pas forcement comme décideurs. Il y a ensuite ceux qui comprennent ce qui se dit, sans pour autant avoir une maitrise technique complète. Ce qu’ils comprennent, ce sont les enjeux, et c’est dans cette catégorie que l’on retrouve, entre autres, les politiques (qui sont rarement des experts pointus, même si ça arrive). »

Débat de fond et présidentielle

15 juin 2011

Le trilemme de Rodrik

« Le trilemme de Rodrik est le suivant. Il est impossible d’avoir simultanément :

- une intégration économique et financière poussée (libre échange, flux de capitaux ouverts, monnaie unique, etc)

- des états-nations souverains

- la démocratie

Il n’est possible d’en avoir que deux sur les trois. On peut rapidement l’expliquer ainsi : l’intégration économique impose une compétition entre les États qui limite leur capacité à adopter les politiques interventionnistes que souhaitent les populations. Le gouvernement peut alors soit décider d’ignorer la volonté des habitants, et préserver au passage sa liberté de choix; soit décider d’abandonner sa souveraineté et de transférer les aspirations démocratiques à des instances supranationales. Avant la première guerre mondiale, sous le régime de l’étalon-or, les populations n’avaient pas tellement leur mot à dire sur les politiques nationales. Il était donc possible d’avoir un monde constitué d’états-nations fortement intégrés économiquement, dans lequel les populations devaient supporter des épisodes de déflation prolongée (en cas de problèmes, on envoyait la troupe mater les protestataires). L’extension de la démocratie a rendu cela intolérable, jusqu’au point extrême des années 30, avec un essor énorme du protectionnisme et l’abandon de l’étalon-or. Bretton-Woods était un compromis : limitation de l’intégration économique, et exercice de la démocratie au sein d’états souverains. Victime de son propre succès, ce compromis ne fonctionne plus. »

L’euro survivra-t-il ?

20 novembre 2010

L'ordre du politique

« La sociologie de Marx, au moins sous sa forme prophétique, suppose la réduction de l’ordre politique à l’ordre économique, c’est-à-dire le dépérissement de l’État à partir du moment où s’imposent la propriété collective des instruments de production et la planification. Mais l’ordre de la politique est essentiellement irréductible à l’ordre de l’économie. Quel que soit le régime économique et social, le problème politique subsistera, parce qu’il consiste à déterminer qui gouverne, comment sont recrutés les gouvernants, comment est exercé le pouvoir, quelle est la relation de consentement ou de révolte entre les gouvernants et les gouvernés. L’ordre du politique est aussi essentiel et autonome que l’ordre de l’économie. Ces deux ordres sont en relations réciproques. La manière dont sont organisées la production et la répartition des ressources collectives influence la manière dont est résolu le problème de l’autorité, et inversement la manière dont est résolu le problème de l’autorité influence la manière dont est résolu le problème de la production et de la répartition des ressources. Ce qui est faux, c’est de penser qu’une certaine organisation de la production et de la répartition des ressources résolve automatiquement en le supprimant le problème du commandement. »

Raymond Aron, Karl Marx.

12 novembre 2010

Gerald Cohen, Si tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche ?

Signalons la parution de l’ouvrage de Gerald Cohen, Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ? aux Éditions Hermann dans la collection l’Avocat du Diable. C’est la traduction des Gifford Lectures données en 1995-1996.

« Je suis profondément reconnaissant pour l’opportunité que m’offrent ces conférences de réfléchir à ma croyance en l’égalité, et aux diverses manières par lesquelles d’autres philosophes ont conçu à la fois la nature de l’égalité et le moyen de son avènement. Le contenu de ces conférences a été influencé par trois courants de pensée pour lesquels l’égalité sociale est, d’une certaine manière, en un sens moralement impérative : d’abord le marxisme classique, ensuite le libéralisme égalitaire tel qu’il se présente dans l’œuvre de John Rawls, et enfin la composante égalitaire du christianisme. Ces trois doctrines considèrent que l’égalité, sous une forme ou sous une autre, est la réponse à la question de la justice distributive – à savoir quelle distribution des coûts et des bénéfices dans la société est juste. Cependant, les compréhensions qu’elles ont de l’égalité se distinguent par les moyens envisagés pour y parvenir.

Pour les marxistes classiques (…) l’égalité est obtenue par l’histoire, et comme une conséquence de l’histoire. Les marxistes vivent dans la profonde conviction qu’il est nécessaire de mettre fin à des siècles d’exploitation et de lutte de classes pour parvenir à l’abondance matérielle qui fournira à chaque être humain l’entière possibilité de la réalisation de soi, dans une société où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous. Pour les rawlsiens, l’égalité ne s’obtient pas par la lutte de classes (couronnée par une future abondance) mais par la voie constitutionnelle. Des politiques démocratiques doivent établir des principes de nature égalitaire ou, plus précisément, des principes qui autorisent l’égalité, à moins que l’inégalité ne profite aux plus défavorisés de la société. Pour les chrétiens, les conceptions marxiste et rawlsienne sont erronées, dans la mesure où l’égalité ne requiert pas simplement l’histoire et l’abondance à laquelle elle conduit, ni simplement la politique, mais une révolution morale, une révolution dans l’âme humaine. »

Gerald Cohen, Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ?, pp. 15-16.

1 novembre 2010

Martha Nussbaum : émotions privées, espace public

La revue Raison Publique consacre son numéro 13 à Martha Nussbaum.

« Choisir d’aborder le travail de Martha Nussbaum par la question de l’articulation du public, du privé et des émotions est d’abord une manière de mettre en lumière l’originalité d’une œuvre qui s’inscrit à l’articulation de la philosophie politique et de la philosophie morale.

Les deux champs sont souvent abordés de manière distincte. Et il y a à cela une justification à la fois historique et philosophique : la philosophie politique s’est constituée, à partir des guerres de religion et de la naissance de la philosophie politique libérale, en réaction au fait du pluralisme des conceptions du bien. Pour maintenir un espace commun pacifié, l’effort s’est porté sur la constitution d’un consensus sur les principes politiques en dépit de la diversité des conceptions morales. D’un côté, on aurait donc le citoyen et une raison publique et politique, de l’autre, l’individu dont les convictions relèveraient du domaine privé et dépendraient de conceptions morales substantielles. Or, s’il y a effectivement de bonnes raisons de penser cette distinction entre l’homme et le citoyen, il est également problématique de considérer la distinction entre philosophie politique et philosophie morale de manière trop rigide. Si elle est conçue de manière trop stricte, cette distinction a pour effet de mettre hors champ des problèmes pourtant cruciaux. Comment mettre en place, par exemple, une critique sociale et un examen attentif des conditions de vie permises par une société, si l’on ne dispose pas d’une conception minimale de la vie bonne : autrement dit, si on ne laisse pas une place à une discussion de type moral ? Pour que les exigences politiques de justice aient du sens et une portée, il faut bien permettre que s’engage une discussion ayant pour objet de déterminer ce que sont l’aliénation ou l’épanouissement humains, une vie bonne et les conditions de sa possibilité. Le travail de Martha Nussbaum, notamment à travers la mise en place du concept de « capabilité », travaille précisément à comprendre quelle conception de l’homme et de la vie bonne doit appuyer la réflexion politique sur la justice. »

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